LETTRE D'AGRIPPA
A DES AMIS EN PARTANCE POUR
KATMANDOU ET AUTRES LIEUX D'UTOPIE
INTRODUCTION
Henri Corneille Agrippa de Nettesheim a vingt-cinq ans, lorsqu'en 1511 il part pour l'Italie, comme soldat et diplomate au service de l'empereur Maximilien.
En 1512, nous le retrouvons conférencier aux universités de Turin et de Pavie. C'est à cette époque de sa vie que fait allusion le texte que nous présentons, daté de 1526. "J'avais donné en public, voici quelques années, écrit-il, une lecture commentée du livre d'Hermès trois fois grand". La guerre interrompt rapidement ces leçons. En effet, les Suisses qui poursuivent les armées en déroute de Louis XII, le font prisonnier à Pavie.
Il devait revenir après trois ans dans cette ville et s'y marier. Nous sommes en 1515, et Agrippa reprend ses cours universitaires sur le Poimandrès, mais à nouveau la guerre y met fin. Il s'agit, cette fois, des armées de François Ier qui reconquièrent le Milanais après la victoire de Marignan. Dans sa fuite, Agrippa perd ses quelques biens, ses livres acquis avec tant de difficulté et des oeuvres manuscrites, parmi lesquelles se trouvent un commentaire de l'épître de Paul aux Romains et des notes sur le traité de la Philosophie occulte.
Il nous reste seulement de son passage dans les universités de Turin et de Pavie deux discours introductifs, "Lecture explicative d'Hermès Trismégiste sur la puissance et la sagesse de Dieu", et "Lecture explicative du Banquet de Platon, contenant un éloge de l'amour".
Une dizaine d'années plus tard, des amis d'Agrippa le pressent de reprendre ses conférences. Notre texte est la réponse négative qu'il leur fit. Son refus d'enseigner encore ces matières surprend car, à première lecture, on a l'impression qu'il brûle ce qu'il a adoré. Aussi me paraît-il utile, pour mieux comprendre le sens de cette lettre, de lire en premier lieu quelques extraits des discours qui nous restent, dans lesquels il attribue sans ambiguïté aux traditions gréco-romaine, hébraïque et chrétienne une même valeur.
"Moïse, ce très saint législateur des Hébreux, écrit-il, donne l'explication suivante de l'amour, au commencement du livre de la Création du monde: "Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. La terre était déserte et vide, les ténèbres étaient sur la face de l'abîme et l'esprit de Dieu était porté sur les eaux. Dieu dit: Que la lumière soit! et la lumière fut". Les docteurs hébreux et chrétiens qui commentent ce texte, disent qu'il s'agit du monde sans forme et invisible: c'est l'esprit du Seigneur, l'esprit d'Amour qui produisit le monde visible débordant de formes et de lumière à partir du Chaos informe et invisible, quand la discorde en fut chassée. Pareillement, Hermès et Orphée placèrent l'Amour dans le sein de ce même Chaos et en firent le premier de tous les autres dieux; Phèdre l'appelle, selon Platon, le plus ancien de tous les dieux; Platon, la cause pour laquelle Dieu créa le monde; Empédocle, la cause de tous les biens; Euripide, le coopérateur de la Sagesse". (Oratio, in praelectionem convivii Platonis, amoris laudem continens, Opera II, p.1075).
Dans sa présentation du Poimandrès, Agrippa tient aussi les propos suivants : "Ce n'est pas seulement en tant que philosophe qu'Hermès parla, mais c'est aussi comme prophète qu'il présagea beaucoup d'événements. Il prévit en effet, et il prédit la ruine de l'ancienne religion, la naissance de la nouvelle foi, la venue du Christ, le jugement futur, la résurrection des morts, le renouveau du siècle, la gloire des bienheureux, les tourments des pécheurs. C'est pour cette raison qu'Augustin se demande s'il eut connaissance de tout cela par sa science des astres ou par la révélation que lui en firent des esprits. Lactance n'hésita pas à le compter au nombre des Sybilles et des prophètes". Quelques lignes plus loin, il définit le sujet des livres hermétiques: "Le Poimandrès contient en lui les plus profonds mystères de la plus antique théologie, et les secrets inconnus de l'une et l'autre philosophie que non seulement il rassemble, mais aussi qu'il explique. Il nous enseigne en effet ce que sont Dieu, le monde, la pensée, chacun des deux démons, l'âme, l'ordre de la providence, ce qu'est et d'où vient l'aspect inéluctable de la destinée, ce que sont la loi de la nature, le destin divin de l'homme, la religion, les institutions sacrées, le rite, les lieux consacrés..." (Oratio, habita Papiae in praelectione Hermetis Trismegisti, de potestate et sapientia Dei, Opera II, p.1095 à 1097).
Ces extraits montrent bien que, pour Agrippa, il n'y a qu'un unique enseignement C'est dans ce même esprit qu'il écrit dans notre texte : "C'est un fait que beaucoup de païens sont en harmonie avec les nôtres", ou encore: "Soit, Trismégiste est un auteur qui a du poids, et si vous y joignez Platon et Plotin, il n'y a pas de doute qu'ils vont apporter beaucoup d'explications sur Dieu et les mystères divins, dans un style recherché et élégant".
Mais alors, pourquoi se lance-t-il dans cette diatribe contre la philosophie païenne, pourquoi traiter Hermès Trismégiste de "philosophe des démons d'Egypte", et affirmer que celui-ci ainsi que Platon et Plotin "s'appuyant sur les idées qu'ils se font, l'intelligence enténébrée, ne percevant pas les secrets très élevés de Dieu et de la nature, transmirent au sujet de Dieu et de ses mystères des choses qui ne reposent pas sur la raison et n'ont pas été inspirées par l'Esprit Saint, mais sont comme des extravagances ne méritant pas l'attention des hommes du moins prudents"?
Voici, me semble-t-il, le message qu'Agrippa veut faire passer. Quel intérêt y a-t-il de rechercher un enseignement religieux éloigné de sa propre tradition, alors qu'on ignore cette dernière? Du fait de cette méconnaissance, beaucoup sont attirés par la fantasmagorie des religions exotiques, et ne récoltent que le vide des philosophies humaines. Cette voie est sans aboutissement, car c'est précisément en approfondissant la religion de ses pères que le croyant voit se préciser l'objet de sa quête.
"Ne pénétrant pas l'enseignement de notre foi, comment pénétrerons-nous les enseignements des doctrines étrangères ?" demande Louis Cattiaux (MR 33, 25).
C'est pourquoi Agrippa donne aux chrétiens le conseil de rechercher cette connaissance dans l'Evangile, en méditant les paroles du Christ avec l'aide de l'Esprit Saint, et en suivant la trace des sages à qui le Verbe de Dieu s'est réellement manifesté.
Cela vaut bien sûr pour tous les croyants du monde: pourquoi aller chercher dans un pays lointain ce que l'on peut trouver chez soi? L'exil nous fait vivre loin du Seigneur (2Cor 5/6), alors que celui-ci révèle ses mystères dans la maison de ses disciples (Mt 13/36).
L'homme instruit unifie sans difficulté les traditions de tous les peuples. Voilà l'oecuménisme. "Alors, écrit Agrippa, les doctrines des païens vous seront d'une très grande aide, et avec leur suffrage, vous vous élèverez facilement au sommet de la théologie".
C.F.
EXPOSE QUE FIT UN JOUR HENRI CORNEILLE AGRIPPA
A QUELQUES AMIS POUR LES DETOURNER DE LA PHILOSOPHIE PAIENNE.
Avant-propos
Souvent déjà vous avez insisté auprès de moi pour que je vous expose, dans cette période de paix, le livre d'Hermès trois fois grand sur la sagesse et la puissance de Dieu, et que je vous montre la lumière du Pimandre, qui est la Pensée divine. Certes, j'avais donné en public, voici quelques années, une lecture commentée de cet ouvrage, dans le célèbre gymnase de Turin. Mais j'ai rejeté cette requête car je n'estimais pas que cela pourrait vous être utile et que, de plus, je ne discernais pas votre intention réelle.
Je vous ai montré cependant comment vous pouviez voir exaucer votre souhait et obtenir la réalisation de votre désir, quand j'ai proposé de vous donner un exposé sur les épîtres de Paul. Maintenant que vous avez repoussé ces écrits, une fois de plus vous insistez auprès de moi en chantant la même chanson.
Je suis fort étonné, et tout ébahi, et je m'irrite du fait que vous, qui avez été baptisés dans l'évangile du Christ, qui vous acquittez du sacerdoce dans l'église du Christ, après le saint baptême, après le saint chrême, vous cherchez la connaissance de Dieu auprès des païens, comme si l'évangile est imparfait, et qu'il est permis de pécher dans le Saint-Esprit. Tous ceux qui pensent en effet que la connaissance de Dieu doit s'acquérir ailleurs que dans l'évangile, sont vraiment ceux qui ont marché sur le Saint-Esprit, blasphème qui ne sera pardonné ni en ce siècle ni en l'autre.
N'avez-vous pas lu qu'Ochozia, ce grand roi de Samarie, alors qu'il était malade au point de mourir, envoya de son lit des messagers consulter Baal-Zeboub, dieu d'Eqron, au sujet de sa vie et de sa guérison. Averti par un ange, Elie le Tichbite, le prophète du Seigneur, alla à leur rencontre et leur dit: N'y a-t-il pas de Dieu en Israël pour que vous alliez consulter Baal-Zeboub, dieu d'Eqron? C'est pourquoi, ainsi dit le Seigneur au roi: Du lit sur lequel tu es monté tu ne descendras pas, car tu mourras certainement (2Rois 1/3 et 4).
Que ne puis-je vous dissuader par cet exemple, ou du moins vous exhorter par ces paroles: n'y a-t-il donc plus de docteurs dans l'Eglise, qui vous donnent à profusion et avec probité un enseignement sur Dieu, pour que vous alliez consulter Hermès Trismégiste, philosophe des démons d'Egypte? Ignorez-vous donc que Dieu est votre père qui vous a créés, et que votre mère est l'Eglise qui vous a régénérés par le baptême? Quelle sorte de fils exilés êtes-vous pour aller mendier la nourriture de la sagesse ailleurs qu'auprès de vos parents, vous qui avez renoncé à jamais à Satan par le baptême, pour vous révolter de nouveau contre Dieu pour Satan, vous qui étiez rachetés et libérés par le sang du Christ, pour à nouveau vous exposer comme une proie aux ennemis de la foi et de la vérité?
Remarquez cela et craignez, au cas où vous chercheriez encore la puissance et la sagesse de Dieu autre part qu'auprès de Dieu lui-même, de commettre un crime abominable et inexpiable contre cette puissance et cette sagesse, et par là, étant abandonnés à un sens réprouvé, de perdre la vie en même temps que le salut. En effet, si le démon malin dérobait une fois seulement les paroles du salut dans votre mémoire, vous ne pourriez plus être sauvés, même si vous le vouliez, puisque vous auriez perdu la voie menant au salut. C'est pourquoi l'Apôtre vous dit de veiller à ce que personne ne vous pille par la philosophie (Col 2/8).
Par conséquent, si le désir des choses divines vous tient, il n'est pas nécessaire de les découvrir chez les païens, vous qui avez un témoignage sur Dieu et l'Evangile de la vérité en un lieu évident, sachant que les Ecritures sont assurément parfaites car données par le verbe de Dieu et son esprit.
Première objection
Mais vous déclarez ceci: Dans les livres des païens se trouvent de très nombreux passages en accord avec la doctrine évangélique. Et d'ajouter qu'ils en traitent en un discours particulièrement orné de figures de style, avec une heureuse combinaison des sentences et le charme de l'expression. Pour vous, voilà qui l'emporte aussi, pour croire, sur le grand argument de notre foi et cela donne de l'éperon.
Vous errez dans toute la voie, si c'est au travers des écrits des philosophes que vous pensez imiter les règles de la vie chrétienne et pouvoir vous élever à la vertu. Craignez que la philosophie païenne en votre possession ne prenne une telle importance, qu'elle devienne pour vous la règle et mène au mépris de la doctrine chrétienne.
C'est un fait que beaucoup de païens sont en harmonie avec les nôtres. Mais quelle est cette démence, cette fascination que vous avez? La doctrine évangélique vous plaît-elle davantage chez Hermès, Platon, Plotin, Aemilius, Jamblique, Proclus et les autres philosophes de cette farine, que chez les apôtres, les évangélistes, ou le Christ lui-même? N'êtes-vous pas semblables à ceux qui, s'écartant des paroles et des miracles du Christ, ont cru aux voix des démons et des donneurs d'obsessions, car ils ont plus foi dans les démons qui confessent le Christ fils de Dieu, qu'en Christ lui-même (Lc 4/41 et Mc 13/5)?
Ainsi vous n'hésitez pas à croire sur Dieu le Christ ce que lui-même enseigna au sujet de sa personne, pour autant que ce soit confirmé par les enseignements des païens, et concédé par les philosophes. Comme si ces derniers avaient trouvé plus par eux-mêmes que les apôtres n'ont appris par le Christ qui est Dieu, et qu'ils démontrent davantage qu'ils ne trompent, pendant qu'ils s'enorgueillissent avec de vains mots touchant les mystères divins, comme si la sagesse n'était pas placée dans le coeur mais sur la langue. N'est-ce pas de cette sagesse des philosophes que parle le Christ, car les fils de ce siècle sont plus avisés dans leur génération que les fils de la lumière (Lc 16/8) ?
Ces choses vous plaisent-t-elles plus que les dogmes exprimés avec rudesse et en termes ordinaires par les évangélistes et les apôtres? Mais ignorez-vous donc que l'intelligence des philosophes mène à la mort, et leur doctrine à la ruine, et que celui qui y adhère descendra en enfer, et que celui qui s'en éloigne sera sauvé? Voilà cette femme d'autrui, cette étrangère stupide et criarde, pleine de séduction, qui use de paroles doucereuses, offrant des eaux dérobées et un pain caché, qui abandonne le compagnon de sa jeunesse et oublie son pacte avec Dieu, dont la maison penche vers la mort, et les voies conduisent vers le bas, au plus profond de l'enfer, où sont les géants et leurs convives (Pv 2/10 et suiv.).
Ignorez-vous ce qu'Abraham répondit, dans l'Evangile, au riche enterré dans l'enfer qui lui demandait d'envoyer un messager à ses frères, afin que se rallient à Moïse et aux prophètes tous ceux qui ne veulent pas descendre en ce lieu (Lc 16/31) ?
Deuxième objection
Mais il est hors de question pour nous, dites-vous, de recevoir vraiment la victoire de la foi par les doctrines des païens, ou de tenir celles-ci pour le verbe de Dieu. Nous les acceptons cependant en tant que pensées et préceptes des philosophes et des professeurs de littérature, pour les associer aux Ecritures divines et en faire leur ornement.
Or il est fatal, pour ce faire, que vous soyez entraînés par ces doctrines dans une pensée mauvaise, et là où vous supputez voir le plus, c'est aussi là que votre vue est la plus troublée pour cette même lumière de la vérité. Ainsi le Christ disait-il qu'il était venu dans le monde pour que ceux qui ne voient pas voient et pour que ceux qui voient deviennent aveugles (Mt 13/14 et 16).
N'errez-vous pas en aveugles quand vous croyez apporter un ornement aux Ecritures sacrées par ces doctrines, alors qu'elles en sont fortement défigurées et souillées ? Comment donc croyez-vous pouvoir assembler celles-ci avec celles-là, alors qu'il n'y a aucun pacte entre le Christ et Bélial, entre la lumière et les ténèbres, entre les fidèles et les infidèles (2Cor 6/15) ? N'êtes-vous pas semblables à un homme malade qui fait venir pour son traitement un médecin en même temps que des empoisonneurs ? Alors que ceux-ci peuvent bien lui nuire et non le soigner, l'autre refuse de mélanger ses remèdes à leurs venins, afin que ne soit pas prescrit d'une part ce qui est nocif aux bons, et d'autre part le salut aux mauvais.
Ne comprenez-vous pas maintenant que le fait de vouloir joindre ensemble les doctrines païennes et les saintes Ecritures est la ruine de votre salut ? Soit, Trismégiste est un auteur qui a du poids, et si vous y joignez Platon et Plotin, il n'y a pas de doute qu'ils vont apporter beaucoup d'explications sur Dieu et les mystères divins dans un style recherché et élégant. Mais ce qui est vrai, certain, et bien établi, repose auprès de Dieu. Il ne convient donc pas que le chrétien apprenne cela de ces auteurs, mais du seul qui a dit : Je suis la vérité (Jn 14/6).
Que des païens de cette sorte envoient des cochons dans les mystères sacrés des saintes Ecritures (pour ne pas dire qu'ils les préfèrent à elles) : cela ne peut arriver impunément.
Troisième objection
Vous dites encore que le jugement porté sur Hermès diffère de celui porté sur les autres philosophes, du fait qu'il ne fut pas tant philosophe que prophète, lui que Lactance, un auteur sérieux, évoque parmi les sibylles et les prophètes.
A cela je vous réponds par les paroles d'Augustin contre Mani: si l'on prétend que les sibylles ou cet Orphée et d'autres devins ou philosophes des nations païennes ont dit quelque chose de vrai au sujet de Dieu, cela contribue certes à réprimer la vanité des païens, et non à asseoir leur autorité. En effet la proclamation des anges concernant l'avènement du Christ diffère autant de l'aveu des démons, qu'il y a loin entre l'autorité des prophètes et la curiosité des sacrilèges.
Si l'on doit maintenant s'en rapporter principalement à l'autorité des hommes les plus sérieux, auxquels, s'il vous plaît, pensez-vous qu'il faille se référer davantage ? Est-ce à Hermès, à Platon, à Plotin et à des philosophes semblables qui, s'appuyant sur les idées qu'ils se font, l'intelligence enténébrée, ne percevant pas les secrets très élevés de Dieu et de la nature, transmirent au sujet de Dieu et de ses mystères des choses qui ne reposent pas sur la raison et n'ont pas été inspirées par l'Esprit Saint, mais sont comme des extravagances ne méritant pas l'attention des hommes du moins prudents ? Ou bien est-ce à Moïse, à David, à Salomon, aux prophètes, aux évangélistes, aux apôtres qui, comblés par l'Esprit Saint, prouvèrent leurs doctrines par une sainteté complète, par des oracles, par des miracles et par les phases critiques de leur vie même et le témoignage du sang répandu ?
Si vous les placez au second rang, et que vous recourez aux philosophes, en vous efforçant de vous instruire auprès des païens, maîtres des erreurs, de ce que vous auriez dû recevoir du Christ et de l'Esprit Saint, ne serez-vous pas fous, et ne deviendrez-vous pas comme impies ?
Si vous êtes chrétiens, étudiez les écrits du Christ, vu que lui-même a prescrit cette règle aux siens : celui qui m'aime, dit-il, gardera ma parole (Jn 14/23). Il faut donc apprendre de lui ce qui doit être connu de Dieu, car la justice de Dieu ne se trouve pas dans l'enseignement transmis par les philosophes, mais bien dans l'Evangile.
Si vous n'avez pas connu Dieu par lui, vous n'aurez aucun espoir de le connaître par d'autres. En effet, personne ne pourra raconter ce qui appartient à Dieu le Père, sinon son propre verbe (Jn 1/18 et Jn 14/7), car "qui d'autre a connu la pensée du Seigneur, ou qui a été son conseiller?" (Rm 11/33 et 34, Is 40/13)
Quatrième objection
Mais à présent, vous avez recours à des hommes qui vous servent d'exemple et vous dites: ne nous sera-t-il pas permis d'imiter les saints pères, Jérôme, Augustin, Cyprien, Hilaire, Lactance, Eusèbe, Victorinus, et beaucoup d'autres dont les livres sont pleins de fleurs de rhétorique des païens et fourmillent partout de préceptes des philosophes ?
L'unique cause des maux, dit Sénèque, c'est de vivre à l'exemple d'autrui, sans être réglé par la raison, en se contentant d'imiter. Pour ma part, je connais Jérôme et Augustin, et j'ai étudié les autres docteurs. Mais vous qui voulez copier ce qui fit qu'ils déplorèrent tant la peine perdue, alors que tous conviennent que ces écrits des païens sont la peste de la religion et de la loi du Christ, vous donc, apprenez à craindre cette littérature par leurs avertissements, et à ne pas imiter leur erreur quand ils étaient autrefois errants, mais bien leur repentir quand ils sont devenus par la suite plus sages par l'âge.
Puisque vous acceptez des exemples, recevez celui-ci: Jérôme se montrait par trop avide de la lecture de Cicéron et de Platon. Un ange le frappa et beaucoup de saints intercédèrent pour lui, de sorte qu'il s'en éloigna enfin en prononçant ce serment : Seigneur, si jamais j'ai possédé des livres profanes, si je les ai lus, je t'ai nié (Jérôme, lettre XXII, 30, à Eustochium).
Je ne vous défends certes pas d'imiter ces saints, mais je ne recommande pas d'exposer ce qu'il y a chez eux de plus vil et de plus bas. Je vous exhorte et vous invite au contraire à imiter ce qu'il y a chez eux de plus noble et de plus élevé, bien plus, à suivre sans trébucher et sans inquiétude ces nobles et éminents hommes ainsi que les leurs. Il s'agit de ces hommes, dis-je, qui ont vu et connu dans cette lumière Dieu lui-même, Jésus-Christ, qui, instruits de toute vérité, non par la chair et par le sang mais par le Père qui est dans les cieux (Mt 16/17), qui, ravis dans les cieux, virent les secrets divins dont il n'est pas permis à l'homme de parler (2Cor 12/4), qui entendirent ce qui fut au commencement, et virent, et touchèrent avec les mains, et à qui fut manifesté le verbe de vie (1Jn 1/1). Voilà ceux qui vous garantissent sur Dieu une science indubitable et irréfutable.
Conclusion
Si l'amour débauché de la curiosité humaine se fixe tellement profondément dans vos âmes, que ce que nous venons de dire ne vous détourne pas des doctrines profanes des païens, je voudrais du moins que vous serve de conseil l'exposé que fait Jérôme sur la femme captive (Jérôme, lettre XXI, 13, à Damase, sur le fils prodigue). Alors, "les poils tondus et rasés", et malgré ce que la débauche aura apporté d'idolâtrie, de jouissance et d'erreurs, vous engendrerez des esclaves à Dieu Sabaoth, de la manière dont Osée le prophète engendra d'une fille de joie un fils à Israël, qui fut appelé Semence de Dieu (Os 1/2 à 4).
Si vous pouvez faire cela, vous ferez passer dans l'enseignement chrétien les écrits des païens après les avoir nettoyés, et c'est même par les possesseurs injustes d'Egypte que vous enrichirez l'Eglise de Dieu avec des dépouilles opimes ou avec un butin soustrait en cachette (Ex 12/35 et 36).
Maintenant, je ne cherche plus totalement à vous détourner de cela. Au contraire, je vous conseille les écrits païens, mais je crains que vous n'y touchiez en vain. C'est pourquoi je vous engage à suivre le conseil d'Augustin, quand il dit que l'Ecriture sainte doit avoir la première place, de peur que des pensées étrangères ne s'emparent de l'âme faible.
Il est besoin en effet d'une âme pure pour la connaissance véridique des mystères divins, et non d'une âme infectée par des pensées perverses. En celui qui serait accablé par quelques pensées moins justes, bientôt l'ignorance, telle une science, prendrait racine trop fortement que pour arriver à l'extirper. Il s'ensuit alors que ce qu'il ignore, il croit le savoir, et qu'il tient pour vrai et catholique ce qui est une erreur ou une hérésie.
Rien dans l'étude théologique ne doit par conséquent être supérieur pour vous à la doctrine évangélique (2Thes 2/14). C'est par elle qu'il faut entrer dans la voie, même si vous n'avez pas compris tous les mystères sur le bout des ongles. Abordez ensuite les commentaires des saints pères que l'église a admis, mais consultez les plus anciens d'abord et puis les modernes. Par contre, chercher par curiosité Dieu et les mystères divins, et discuter au sujet de questions, et lutter au cours de disputes, tout cela n'est que vanité, selon le précepte de l'Apôtre (Tit 3/9).
Quand votre âme se sera affermie et fortifiée dans la doctrine catholique, alors vous cheminerez en sécurité avec sa lumière à travers toutes les ténèbres des erreurs, alors vous pourrez pénétrer librement tous les genres de sciences, alors, tel Ulysse, si vous entrez dans l'antre des Cyclopes et si vous descendez aux enfers, vous reviendrez indemnes, si vous vous approchez des Lotophages ou du rivage des Syrtes, vous retournerez sans être inquiétés, si vous buvez le breuvage de Circé, vous ne serez pas transformés, si vous longez l'écueil de Scylla, vous ne serez pas en péril, si vous entendez les sirènes, vous ne vous endormirez pas, mais vous serez juges de tout, comme dit l'Apôtre, et vous ne serez jugés par personne (1Cor 2/15).
Alors les doctrines des païens vous seront d'une très grande aide, et avec leur suffrage, vous vous élèverez facilement au sommet de la théologie.
Si vous empruntez cette voie en inversant l'ordre, vous vous perdrez et vous gâcherez vos études. Vous serez comme aveugles, les yeux crevés, puisque vous ne pourrez pas apercevoir la voie droite. Errant ici et là, incertains, vous trébucherez sur chaque pierre. Puisqu'une fois vous vous êtes détournés de la voie droite, vous ne pourrez désormais plus être dirigés en elle. Un chien vous y conduirait avec plus de flair!
Maintenant croyez-moi donc, malgré que je sois un jeune homme, pendant que vous avez encore le temps d'apprendre. Si vous ne me croyez pas maintenant, vous me croirez plus tard, mais alors vous vous lamenterez.
Présenté et traduit du latin par
Claude Froidebise






